Santa Cruz et Chiquitania
La Bolivie tropicale à 28°C, six missions jésuites en bois sculpté classées Unesco et un festival de musique baroque joué par les Chiquitanos depuis trois siècles.
Santa Cruz de la Sierra, à 416 mètres d'altitude, change radicalement la perception qu'on se fait de la Bolivie. Ici, pas d'Altiplano venté ni de marchés en aguayo : une ville tropicale de 1,7 million d'habitants, organisée en anillos concentriques, où la température moyenne tourne autour de 28°C toute l'année et grimpe à 35°C en novembre. C'est le poumon économique du pays, alimenté par le soja, l'élevage et le gaz, avec une population qui mélange descendants d'Espagnols, Croates, Mennonites en salopette bleue venus du Chaco, et migrants des hautes terres.
La ville elle-même se visite en une journée : la Plaza 24 de Septiembre avec sa cathédrale en briques, le marché Los Pozos pour goûter le majadito (riz au charque de bœuf séché) ou un sonso de yuca grillé sur bâton, et le quartier d'Equipetrol pour comprendre comment vit la classe moyenne cruceña. Le vrai intérêt de la région, pour notre équipe, commence dès qu'on s'éloigne du périmètre urbain.
À 50 kilomètres à l'ouest, le parc Amboró marque la rencontre entre Andes, Amazonie et Chaco. Près de 1 000 espèces d'oiseaux y ont été recensées, et les fougères arborescentes des Yungas y voisinent avec les palmiers de la plaine. Plus au sud, le Parque Nacional Lomas de Arena offre des dunes de sable rouge à 30 minutes du centre, paysage inattendu en bordure de forêt tropicale. À une heure et demie de route, Samaipata et sa forteresse précolombienne d'El Fuerte, immense bloc gréseux sculpté de figures de serpents et de félins, datent d'avant les Incas et sont classés à l'Unesco.
Mais le motif principal d'un séjour ici reste la Chiquitania, à l'est de Santa Cruz, sur la route qui file vers le Brésil. Entre 1691 et 1760, des jésuites italiens, suisses et allemands, dont le compositeur Domenico Zipoli et l'architecte Martin Schmid, ont fondé dix réductions dans cette zone de forêt sèche peuplée par les Chiquitanos. Six de ces villages, San Javier, Concepción, San Ignacio de Velasco, San Miguel, San Rafael et Santa Ana, conservent leurs églises baroques en bois sculpté, charpentes en cuchi (un bois local quasi imputrescible), colonnes torsadées peintes de motifs floraux et autels dorés à la feuille. L'ensemble est inscrit au patrimoine mondial depuis 1990.
Ce qui rend ces missions vivantes, c'est qu'on y joue toujours la musique baroque copiée et conservée par les Chiquitanos sur trois siècles : plus de 5 000 partitions ont été retrouvées dans les sacristies. Tous les deux ans, fin avril, le Festival International de Musique Renaissance et Baroque Américaine fait tourner ensembles européens et chœurs locaux dans les six villages, pendant dix jours. C'est l'un des rares moments où la région se remplit, le reste du temps, on y croise surtout les habitants chiquitanos, leurs ateliers de lutherie et de sculpture sur bois, et quelques voyageurs avertis.
Pour ceux qui poussent plus loin, la Chiquitania ouvre aussi sur le Pantanal bolivien, autour de Puerto Suárez et San Matías, zone humide moins fréquentée que son pendant brésilien, où l'observation des caïmans, capybaras et jaguars se fait à cheval ou en pirogue depuis quelques estancias.
À découvrir
Église de Concepción et son atelier de restauration. Charpente en cuchi de 1756, colonnes peintes de fleurs et anges chiquitanos. L'atelier voisin forme encore les sculpteurs locaux qui restaurent les six missions.
Forteresse d'El Fuerte de Samaipata. Bloc de grès de 220 mètres sculpté de serpents et de félins, occupé par les Chané puis les Incas. À 2 heures de route de Santa Cruz, sur la route des Yungas orientales.
Festival baroque de la Chiquitania (avril, années paires). Dix jours de concerts dans les six églises Unesco, avec partitions du XVIIIe siècle retrouvées sur place. Réservation un an à l'avance, chambres rares à San Ignacio.
Parc National Amboró côté nord. Forêt de transition andino-amazonienne, départ depuis Buena Vista. Nuits en lodge rustique, marche aux fougères géantes, observation des hoatzins le long du río Surutú.
Marché de Los Pozos à Santa Cruz. Pour un déjeuner de majadito, locro cruceño ou jugo de copoazú à midi, au milieu des bouchers, herboristes et étals de fruits amazoniens.
Quand y aller
La saison sèche, de mai à septembre, reste la fenêtre la plus confortable : températures entre 22 et 28°C en journée, faible humidité, pistes de Chiquitania praticables sans difficulté. Juin et juillet peuvent connaître des surazos, coups de vent froid venus du sud qui font chuter le thermomètre à 10°C pendant deux ou trois jours, prévoir une polaire malgré le contexte tropical. D'octobre à mars, c'est la saison des pluies : averses orageuses en fin d'après-midi, chaleur lourde à 33-35°C, et certaines pistes secondaires de Chiquitania (vers San José ou le Pantanal) deviennent boueuses voire coupées.
Pour le Festival baroque, qui se tient fin avril les années paires, on est en fin de saison des pluies : verdure intense, températures de 26°C, mais averses encore possibles. La haute saison touristique locale, mi-juillet et fêtes patronales de chaque mission (entre juillet et septembre), demande de réserver les hébergements en amont, l'offre restant limitée dans les villages.
Conseils pratiques
Comptez 4 à 5 jours minimum pour combiner Santa Cruz, Samaipata et un circuit court en Chiquitania (San Javier, Concepción, San Ignacio), 7 jours pour faire la boucle complète des six missions avec retour par San José de Chiquitos. Les distances sont longues : 490 km de route entre Santa Cruz et San Ignacio, soit 8 à 9 heures de bus ou voiture, donc nous recommandons un vol intérieur sur San Ignacio quand le planning est serré, ou un véhicule privé avec chauffeur qui permet les arrêts dans les ateliers et estancias.
L'aéroport international de Viru Viru, à 17 km du centre de Santa Cruz, dessert La Paz, Sucre, Cochabamba et plusieurs capitales sud-américaines. La combinaison la plus naturelle se fait avec Sucre et Potosí en début ou fin de séjour bolivien, pour le contraste basses terres tropicales / hautes terres coloniales. Une extension Amazonie depuis Rurrenabaque reste possible mais demande un retour par La Paz. Le confort est correct dans les missions (hôtels de charme tenus par des familles locales, parfois dans d'anciennes maisons coloniales), plus rudimentaire si on pousse vers le Pantanal. Cette région convient particulièrement aux voyageurs intéressés par l'histoire jésuite, la musique ancienne, l'architecture en bois, et à ceux qui veulent une Bolivie hors des sentiers d'Uyuni et Titicaca.



